Pénétrer dans l'imaginaire de Laurent Fièvre, c'est risquer un regard vertigineux à travers un miroir sans tain dont le fond n'est plus tapissé que par un savant amalgame de larmes, de bile et de lymphe. Cette boue foisonnante est le terreau d'où se lèvent nos cauchemars les plus tenaces, les plus redoutés aussi parce qu'ils nous cueillent tout éveillés. C'est la lie de hontes, de névroses et de hantises qui, heure par heure, siècle après siècle, se dépose au tréfonds de notre humanité. L'artiste en a fait la nuance maîtresse de sa palette.

Comme échappés d’une vaste léproserie devenue atelier prolifique, les créatures décharnées conçues par le peintre ont pour cordon ombilical une longue et même chaîne de désassemblage. Retranchée et divisée, la matière humaine trouve dans les mutilations diverses le souffle de la recréation. L'artiste se fait bâtisseur de monstres, par démolitions. Mais s'il démolit, c'est à la pointe du burin. Car graver l'émotion dans le marbre des chairs suppose autant de patience que de minutie.

A la frontière du grotesque et du sublime, l'œuvre traumatique de Laurent Fièvre convoque cette part du beau sertie en secret dans le laid pour dessiner une esthétique du manque et du dépouillement. Si la ménagerie boiteuse et bringuebalante dont il est le géniteur réveille en nous ce fascinant haut-le-cœur, c'est que les contours accidentés de tous ces pauvres hères sont calqués sur les nôtres : l'horreur clinique exhibée sur la toile et le papier, comme au centre d'un amphithéâtre de dissection, est bel et bien l'expression de nos infirmités intérieures.

De l'humidité fœtale jusqu'à l'aridité cadavérique, le peintre fouille chacune des strates de l'existence pour laisser affleurer tous les maux qui fossilisent notre monde, notre vie en communauté. A la manière d'une figure de style, chaque amputation des corps sert une rhétorique de la souffrance universelle. Aveugles, muets et sourds, les suppliciés de Laurent Fièvre ne nous assaillent pas moins de cris et de regards qui disent le désespoir et viennent mordre nos âmes. Ombres d'eux-mêmes, et de nous-mêmes, ils déroulent à travers leur nudité dupliquée le nuancier brut des sentiments noirs. Car, bien que d'une blancheur calcaire, comme lapidifiée, leur peau dissimule les nerfs d’une sensibilité intacte, voire accrue. Crucifiée sous la torture du fer et du sang, leur chair finit par avouer, dans ses béances et ses moignons, dans les épanchements des fluides organiques, tous les non-dits qui musellent notre société.

Anonyme et asexuée, appelant à elle tout ce que la langue française compte de préfixes privatifs, la parade de corps ankylosés que l'artiste assemble de toile en toile ne saurait se réduire au seul message social qui la traverse, à une simple visée didactique ou, pire, à des exercices de style d'un sadisme morbide. Elle est surtout l'incarnation d'un authentique désir de créer, de célébrer la richesse des sensations et sentiments humains ; le besoin de poser sur la fragilité, la vanité de l'homme un regard tendre et miséricordieux.

Nicolas LIAU.